meurtredame

Je ne pensais pas mettre dans cette rubrique des livres que je suis en train de lire sans les avoir finis, pourtant voilà... Celui-là, il n'est pas drôle. Pas drôle du tout. Il en faut aussi, des moments de réflexion, de retour sur le mal qu'on a pu subir et celui qu'on a pu faire.
Ceux qui me "suivent" savent qu'en ce moment, je me suis mise à écrire des nouvelles pour des appels à textes sur internet. Bon, si elles ne sont pas publiées, je les publierai ici... Ce sont des nouvelles "vengeresses". Et oui... Pas tout à fait autobiographiques. Pas tout à fait non autobiographiques. Je vous rassure, je n'ai encore tué personne... Bien que parfois l'envie ne m'en ait pas manqué. Quoi qu'en y repensant, j'ai ptet bien failli tuer deux trois personnes : mes enfants, et moi...
Contrairement à ce que les adultes ont l'habitude de vouloir croire, je suis persuadée que pour beaucoup d'entre nous, l'enfance a été un enfer. Parfois un peu mieux, un peu plus doux, avec des miettes d'affection, mais rien ne peux compenser les souffrances subies, parfois dues aux mêmes qui prétendaient nous aimer, parfois dues à d'autres, souffrances jamais reconnues, jamais entendues, jamais consolées avec compassion, amour et compréhension de la part des adultes. Ces adultes qui vampirisent l'amour de leurs enfants sans jamais se mettre "à leur place".
Au contraire, ce sont toujours les adultes qui demandent cela aux enfants, "compréhension", "amour inconditionnel", "indulgence", "mets toi à ma place", "fais moi vivre", "bosse pour moi", "rends moi heureux", alors que ce n'est pas et ne devrait jamais être leur rôle.
Ma fille a appris en géographie cette année que dans les pays "pauvres", les parents faisaient des enfants pour que ceux-ci travaillent et gagnent de l'argent pour eux. Qui est esclavagiste dans l'histoire ? l'employeur ? ou les parents ? dérangeant, comme question, hein ? Les deux bien sûr, mais dans le cas des parents, on va dire "oh, c'est normal". Ben non. c'est pas normal. Rien n'est normal en notre bas monde au niveau de la relation adultes-enfants.

A ce sujet je vous recommande au passage le petit livret de Claire Brisset "ce monde qui dévore ses enfants."

Car tout cela, que ce soit matériel ou affectif,  s'appelle purement et simplement du vampirisme. La plupart des parents ne font pas des enfants pour donner, mais pour recevoir.
Je le sais, je l'ai fait.  Oh bien sûr, vous m'auriez dit ça à l'époque, je vous aurais ri au nez. Je vous aurais traité de tous les noms. Je vous aurais maudits sans doute aussi. Parce qu'il est difficile d'entendre d'autrui quelque chose qu'on sait dans le fond mais qu'on ne veut pas savoir...

Meurtre d'âme, donc... Ce livre est dans la même veine que ceux d'Alice Miller, dont je n'ai pas encore parlé, mais ça ne saurait trop tarder. Ecrit par un psychanalyste américain, il reprend l'expression "meurtre d'âme" à Schreber, ce fameux juge qui devint fou et décrivit par le menu les détails de sa folie, par écrit. Qui fut décortiquée dans tous les sens par les psys dont Freud, sans que ceux-ci aient simplement dit que son propre père était fou, mais socialement adapté parce qu'il défoulait sa folie à torturer physiquement et psychiquement ses propres enfants, et que son fils devenu adulte, n'ayant pas d'enfants lui-même à torturer pour faire perdurer le cycle, avait bien du faire sortir sa folie d'une façon ou d'une autre, or donc sur lui-même, car, n'étant pas Hitler, il n'avait pas le choix.

Je veux simplement en livrer un extrait ici, de ce livre, qui m'a frappée, et me parle, ô combien... Et je dis à ma "correcteuse" et à ma "lecteuse" primeur, je vous jure que je n'ai commencé ce livre qu'APRES avoir entièrement écrit ma nouvelle. Même si la dernière phrase est exactement une de celles que je mets dans la bouche de mon héroïne : craché juré, c'est lui qui a copité sur moa ! lol !

C'est un peu long, dense, et plutôt éprouvant. Prenez votre temps, ou imprimez-le... Je précise : je ne suis pas d'accord avec tout, mais dans l'ensemble, c'est plutôt juste à mon sens.

"2-Le lavage de cerveau et les conséquences défensives du meurtre psychique.

Le meurtre de l’âme, ou meurtre psychique, résulte d’un traumatisme imposé par le monde extérieur. Ce traumatisme est si envahissant qu’il submerge d’émotions l’appareil psychique. Le même état de stimulation extrême peut découler d’une grande privation. Confronté à un excès d’émotions, à ce que nous appelons le « trop de trop », l’enfant doit mettre en place des systèmes défensifs massifs pour continuer à penser, à sentir et à vivre. Notre identité dépend de la qualité des soins parentaux, de l’affection que nos parents nous ont portée, de notre sentiment d’avoir été désiré(e). La petite fille battue par sa mère ne peut espérer en obtenir une aide physique ou un support psychologique. Vers qui d’autre va-t-elle se tourner ? Comment affrontera-t-elle seule sa douleur, sa peur, l’humiliation et surtout, la rage ? Quand leurs émotions les débordent, les gens s’évanouissent, ou adoptent un défense plus adaptée en ayant recours à l’autohypnose.

Tous, nous élaborons des défenses face à un excès de stimulation. Notre système de défense utilise en premier lieu la barrière physiologique innée contre les stimuli ; puis des mécanismes psychiques complexes et synchronisées de défense se mettent en place durant la deuxième enfance. Une partie de la psyché permet un contrôle par la fermeture des émotions. Après la phase ultérieure oedipienne de développement et de transformation, la psyché forme une barrière répressive massive qui est à l’origine de la période dite de latence (période d’apaisement de la puissance des pulsions instinctuelles.

Dans la mesure où une part importante des défenses est liée à l’analité, nous fabriquons tous en proportions variables des défenses obsessionnelles compulsives, des traits de caractères et des symptômes liés à l’analité. Ces tendances obsessionnelles deviennent partie intégrante de notre structure mentale défensive dont le rôle consiste à prendre une distance avec les intensités émotionnelles du début de notre vie, pour dire non à l’urgence de nos pulsions instinctuelles et accepter les frustrations inévitables imposées par la condition humaine.
Pour devenir humains, nous devons partiellement renoncer à nos pulsions primitives et à nos revendications narcissiques. Si, comme Adam et Eve, nous renonçons à la promesse de la gloire du jardin d’Eden, c’est notamment pour échapper à l’enfer de la stimulation extrême, provoquée à la fois par l’intensité de nos pulsions (surtout agressives) et par leur inévitable frustration. (NDR : pourquoi avons-nous ces pulsions agressives ? Qu’adviendrait-il si nos parents étaient accueillants, aimants et doux dès le départ, admettant leurs propres pulsions destructrices sur leurs enfants mais ne les mettant pas en pratique, au lieu de les nier et de les faire passer en messages non-dits (ou tout à fait explicites) permanents ?). Dans des situations de crise et de traumatisme, les systèmes défensifs nous protègent de l’intérieur, comme autrefois nos parents nous protégeaient de l’extérieur. Mais quand les crises traumatiques se répètent ou deviennent chroniques, les défenses ordinaires ne suffisent pas : la régressionvers des « défenses anales-narcissiques » précoces et massives (qui autrefois obscurcissaient les émotions primitives) devient chronique, elle aussi. Les épreuves terribles et envahissantes imposées à la victime du meurtre de l’âme sont si récurrentes que l’enfant s’interdit autant de les ressentir que d’en fixer le souvenir. Ferenczi écrivait : « L’enfant dont on a abusé devient un être qui obéit mécaniquement… » Mais l’automate porte le meurtre en lui.

Le nourrisson, après la période de résistance innée à des stimulations extrêmes, devient vulnérable à tout excès provenant de l’intérieur ou de l’extérieur de son corps. Pendant cette période dangereuse où se forment sa psyché et son identité, les soins prodigués par une figure maternelle assurent sa survie. Comme Spitz l’a observé, un enfant victime d’un déficit important de soins affectifs risque de ne pas survivre.
J’ai déjà fait remarquer qu’un enfant brimé par un de ses parents fait souvent appel à ce parent pour en obtenir aide et secours, surtout quand l’autre parent se montre trop faible ou absent, voire complice inconscient du persécuteur : « La propension d’un parent à l’abus est communément soutenue par une tendance correspondante chez son conjoint… Ainsi l’abus ou la négligence d’enfants dépend souvent d’une collusion ou d’une coopération inconsciente entre les parents, bien qu’un seul des deux soit l’agent actif. »

L’enfant escompte que le parent qui a abusé de lui et qu’il associe au mal infligé, le soulagera de la détresse qu’il lui doit ; par un appel à l’aide désespéré, l’enfant se fabrique une image délirante du bon parent, seule capable de l’aider à contenir l’intensité de sa peur et de sa rage. L’alternative –une image parentale mauvaise – signifierait l’annihilation de son identité et du sentiment de soi. Dès lors le mauvais est enregistré comme bon.
En réalisant cette véritable opération de clivage psychique, l’enfant ancre en lui-même l’idée délirante que ses parents sont bons et il invente une fiction délirante : la terreur, la douleur et la haine deviennent amour.
Ces délires ne sont pas nécessairement psychotiques : les délires névrotiques sont tout à fait fréquents. La compulsion mystérieuse qui consiste à répéter des expériences traumatiques (dans ce cas, la tendance à provoquer l’abus parental) est partiellement expliqué par le besoin éprouvé par l’enfant d’affirmer activement que le prochain contact sera porteur non de haine, mais d’amour. Cette crispation désespérée réalisant la fiction d’un parent bon et aimant constitue ultérieurement la plus grande résistance aux efforts employés par le thérapeute pour dénouer le délire.
Pour séparer le mauvais du bon, la psyché de l’enfant se brise en fragments contradictoires. Ce que je décris ici n’est pas la schizophrénie (bien que chez les enfants psychotiques, une fragmentation plus destructrice de la psyché puisse aussi survenir en réponse au traumatisme), mais l’organisation de compartiments psychiques isolés destinés à interdire que les images contradictoires du soi et des parents puissent fusionner. Ce clivage « vertical », qui transcende les catégories diagnostiques, compromet la faculté d’éprouver et de penser. L’inscription  entre ce qui s’est passé et ce qui se passe, divisée en « compartiments », est inadéquate.

Orwell décrit, dans 1984, comment on utilise le lavage de cerveau pour imposer l’idée délirante que Big Brother est bon. La « double-pensée » d’Orwell fonctionne comme un système de clivages psychiques verticaux destinés à faire croire que deux et deux font cinq :

« Connaître et ne pas connaître. En pleine conscience et avec une absolue bonne foi, émettre des mensonges soigneusement agencés. Retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes deux… Oublier tout ce qu’il est nécessaire d’oublier, puis le rappele à sa mémoire quand on en a besoin, pour l’oublier plus rapidement encore. Surtout, appliquer le même processus au processus lui-même… Persuader consciemment l’inconscient, puis ensuite devenir inconscient de l’acte d’hypnose que l’on vient de perpétrer. »

En parvenant à la « double- pensée » (imposée par le besoin d’être secouru pendant la torture psychologique), Winston Smith continue à s’identifier à son bourreau et à « aimer Big Brother ».

Un adulte peut aisément devenir Big Brother : éteindre la joie de vivre chez l’enfant, « assassiner son âme », n’offre guère de difficulté. Ce crime, Dostoïevski n’a pu le pardonner ni à ses parents, ni à Dieu :

« Donc, ces parents instruits exerçaient maints sévices sur la pauvre fillette. Ils la fouettaient, la piétinaient sans raison : son corps était couvert de bleus. Ils imaginèrent enfin un raffinement de cruauté : par les nuits glaciales, en hiver, ils enfermaient la petite dans les lieux d’aisances, sous prétexte qu’elle ne demandait pas à temps, la nuit, qu’on la fit sortir… On lui barbouillait le visage de ses excréments, et sa mère la forçait à les manger, sa propre mère ! Et cette mère dormait tranquille, insensible aux cris de la pauvre enfant enfermée dans cet endroit répugnant ! Vois-tu d’ici ce petit être, ne comprenant pas ce qui lui arrive, au froid et dans l’obscurité, frapper de ses petits poings sa poitrine haletante et verser d’innocentes larmes, en appelant le « bon Dieu » à son secours ?

Puisque l’enfant « ne peut pas comprendre ce qui lui arrive », son esprit ne peut supporter et à fortiori surmonter ce qu’elle ne comprend pas ; elle n’a peut-être même pas le droit de l’enregistrer. C’est précisément cette inhibition qui confère au meurtre de l’âme sa redoutable efficacité, et sa persistante puissance. L’enfant, toute à son besoin fondamental d’être maternée, espère que ses parents et le « bon Dieu » seront bons et l’aideront ; ce même besoin lui laisse accroire qu’elle est mauvais. Ce qui relève de la morale prend le masque confus de la réalité : l’enfant endosse la culpabilité des actes de parents qui pour leur part peuvent ne ressentir aucune culpabilité. (Le tyran devient Dieu pour la victime.) Après une agression sexuelle perpétrée contre un enfant, « le comportement grossier de l’adulte, encore plus irrité et tourmenté par le remords… rend l’enfant encore plus profondément conscient de sa « faute » et encore plus honteux. Preque toujours l’agresseur se comporte comme si de rien n’était et se console avec l’idée « oh, ce n’est qu’un enfant, il ne sait rien, il oubliera tout. » Après un tel évènement, il n’est pas rare de voir le séducteur adhérer à une morale rigide ou à des principes religieux, en s’efforçant par cette sévérité de sauver l’âme DE L’ENFANT. »

Comme Ferenczi, Steele a étudié des cas de parents abuseurs ; il en déduit qu’ils furent eux-mêmes abusés. Témoignant de leurs justifications, il précise : « ces […] exemples montrent  jusqu’à quelle profondeur le schéma de l’abus s’enracine ; ils indiquent aussi le fort sentiment de droiture, sinon de rigidité morale, qui permet de répéter un comportement appris des parents. » L’idéalisation du parent responsable de l’offense accroît chez l’enfant un besoin inconscient de punition et un masochisme intense. L’enfant, obéissant à la compulsion de répétition, exprimera plus tard son masochisme en provoquant ses parents ou en cherchant d’autres abuseurs, dans l’attente délirante et persistante que, cette fois, il sera aimé.

Ainsi s’installe un schéma relationnel sado masochiste à l’intérieur duquel deux besoins se complètent : besoin défensif de l’enfant qui veut « garder » le parent, voire fusionner avec lui ; besoin du parent perturbé qui veut empêcher l’individuation de son enfant tout en continuant à exercer son emprise sur lui, car il le considère comme un substitut pour ses besoins, voire comme une partie de son image de soi. La soumission au persécuteur, dont on devient une partie, peut soit alterner avec une identification plus complète, soit fonctionner parallèlement. Ferenczi mentionne à ce sujet deux types d’images d’identification : « l’identification anxieuse » et « l’introjection de l’agresseur ».
L’identification à l’agresseur permet à la victime de se conformer à la compulsion de répétition en jouent le rôle actif, sadique, parental. Le désir délirant de rendre bon le mauvais parent est, on l’a vu, une autre motivation : « je serai père et cette fois ce sera bon. » Ferenczi a noté l’existence de compartiments psychiques contradictoires chez l’enfant, reflet de la confusion entre victime et bourreau, entre bon et mauvais. Faisant allusion au lavage de cerveau (sans utiliser cette expression), il affirme que cette opération interdit toute possibilité de synthèse : « Quand l’enfant se remet de l’agression (sexuelle de l’adulte), sa confusion est énorme ; à vrai dire, il est clivé, à la fois innocent et coupable, et sa confiance dans le témoignage de ses propres sens est brisée. »

Sur ce, ne nous laissons pas abattre : il est possible de s'en sortir. Même si ça fait mal, même si c'est dur. Il est même possible de rire, bien et beaucoup, après tout ça... Sisi.
ça fait moins mal de voir la vérité et la réalité en face que de vouloir vivre dans le déni et l'aveuglement. Même si ça fait mal aussi, mais ce n'est pas un mal qui détruit qui on est.